Dimanche 20 mai 2007
Gangtey
Grand bol d’air frais aujourd’hui. Nous nous sommes mis d’accord avec Kinley pour faire une promenade de deux heures environ qui part des environs du Gangtey Goemba et qui descend gentiment jusqu’au plancher de la vallée, à un endroit où se trouve un collège. La température est idéale et, contrairement à l’impression que j’avais en quittant l’hôtel, je n’ai pas le souffle court du tout malgré l’altitude. Nous descendons à travers de l’herbe à vache, puis dans un sous-bois à la base de la colline où se trouve le temple, puis le long des marécages qui constituent l’essentiel de la vallée et où les grues viennent s’installer pendant l’hiver. Il faut de temps en temps passer sur des sortes de petits ponts en bois qui enjambent des zones marécageuses. Je plante mon bâton de marche dans l’une des zones humides : il s’enfonce comme dans du beurre.
Il y a pas mal de bestioles, mais je suis surpris et soulagé de constater que, comme les chiens, elles ne font montre d’aucune agressivité à mon endroit. Pendant une pause, je me rends compte qu’il y a une bonne trentaine de bestioles vertes qui ressemblent un peu à des coccinelles en train de grimper sur le t-shirt de Kinley. Il n’y en a presque aucune sur moi ; peut-être parce que je porte du marron et lui du blanc ? Il me dit qu’il a l’habitude. En tout état de cause, les petites bébêtes sont totalement inoffensives.
Nous retrouvons Chincho à l’endroit convenu. La promenade m’a tellement plu que je demande à Kinley si nous pouvons rentrer à l’hôtel à pied plutôt qu’en voiture comme prévu. Nous prenons un thé et, avant de repartir, Kinley me propose une partie de fléchettes, que j’accepte volontiers.
Il sort du coffre de la voiture deux cibles de peut-être 20 cm de largeur qu’il plante… à 20 mètres l’une de l’autre… et il me tend des grosses fléchettes bien plus imposantes que celles des pubs anglais. Il faut donc viser la cible de 20 cm de large à 20 mètres de distance ! Deux points si la fléchette se plante dans la cible (sauf si l’un des autres participants fait de même), un point si la fléchette touche la cible puis s’en détache, un point si la fléchette tombe à moins d’une fléchette de distance de la cible. Le premier à atteindre un certain nombre de points gagne. Malgré mes efforts, je n’arrive pas à mettre une seule fléchette dans la cible au cours des cinq parties que nous ferons, Kinley, Chincho et moi. Je m’amuse malgré tout beaucoup… et je suis admiratif des talents de mes compagnons. Quelques jeunes moines s’installent pour nous regarder ; je leur fais signe de s’éloigner un peu car mes fléchettes partent parfois un peu dans tous les sens. Ma totale incompétence a l’air de les surprendre, mais cela ne m’empêche pas de passer un bon moment.
Nous finissons par repartir, Kinley et moi, pour deux heures exquises de marche en direction de l’hôtel. Nous suivons des routes goudronnées la plupart du temps, mais il n’y a aucune circulation. Au bout d’un moment, Kinley m’avoue que les cibles que nous avons utilisées sont volontairement agrandies pour que les novices ne se sentent pas trop ridicules. On joue en réalité avec des cibles beaucoup moins larges, environ 10 cm. D’ailleurs, alors que nous arrivons à proximité de l’hôtel, nous retrouvons Chincho, qui a enlevé son gho, en train de jouer avec trois compères sur des petites cibles. Leur habileté est étonnante. Je peux comprendre qu’on arrive à viser une cible avec un arc et une flèche… mais lancer une fléchette à 20 mètres sur une cible de 10 cm de large me semble relever de la sorcellerie.
Nous arrivons à l’hôtel en début d’après-midi. Après un long bain avec vue sur la vallée, je vais lire dans la salle commune, en m’allongeant comme la veille en face du Goemba. Je me souviens soudain que j’étais censé déjeuner à l’hôtel, puisque nous devions normalement revenir en voiture de la vallée. Je dis au personnel que, du coup, je dînerai tôt, dans une tentative désespérée pour échapper aux autres clients de l’hôtel. Kinley m’a en effet informé que l’hôtel allait être plein, ce soir. Huit chambres, ce n’est pas énorme, mais c’est beaucoup trop pour moi. Je ne suis pas venu dans une des vallées les plus reculées de l’un des pays les moins accessibles du monde pour entendre des touristes américains s’ébahir que la sœur de l’une travaille dans la ville où l’autre a fait une partie de ses études.
Un peu avant 18h, un groupe se forme dans le salon. Un homme commence une sorte de conférence sur le thé pour quelques-uns des clients de l’hôtel, tous américains. Il est assez rare que les gens me soient instinctivement violemment antipathiques, mais c’est son cas. Je ne sais pas ce qui m’agace le plus, de sa façon faussement modeste de déverser son savoir ou de l’espèce de béatitude avec laquelle son public suit ses explications, qu’il accompagne d’un diaporama sur son ordinateur portable. Bien entendu, il sert du thé “qu’il a sélectionné lui-même” pendant sa conférence. Plus ça va et plus il m’énerve.
Ça tombe bien, j’avais dit que je prendrais mon dîner vers 18h. Je me régale d’une soupe aux champignons, de sublimes morceaux de porc braisé accompagnés d’une purée de pommes de terre de la vallée (c’est la grande spécialité locale ; on voit des champs de pommes de terre partout) et d’une tourte aux poires accompagnée d’une boule de glace au beurre de cacahuètes. Je retourne m’installer pour continuer ma lecture ; la conférence sur le thé n’est toujours pas terminée. Le conférencier finit de m’indisposer lorsqu’il prononce les mots “tea renaissance”. Je le soufflette mentalement.
Un autre groupe débarque. Mon anti-sociabilité atteint des sommets ; mes paupières sont lourdes, de toute façon. Je prends la direction de ma chambre. J’ai dévoré en deux jours un recueil de nouvelles de David Sedaris intitulé Naked. Sedaris écrit pour le New Yorker des récits qui semblent autobiographiques, quoique vraisemblablement romancés. Cette collection, qui concerne son enfance, est un régal tant par la qualité de son écriture que par son sens de l’humour. Difficile de ne pas exploser de rire toutes les cinq minutes.
Ce soir, ce sont trois morceaux de “chugo” qui m’attendent dans ma chambre. C’est un fromage séché fait à partir de lait de yak, qui est tellement dur que l’on doit le garder longtemps dans la bouche pour le réhydrater avant de pouvoir le mâcher comme un chewing-gum. Je prends un morceau. Après trente bonne minutes dans ma bouche, il est toujours aussi dur…
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