Jeudi 17 mai 2007
Paro – Punakha
C’est aujourd’hui qu’a lieu la première transhumance de mon séjour. Nous devons en effet rejoindre le “lodge” de Punakha, à plus de 5 heures de route de celui de Paro. Nous avons cependant décidé de ne partir qu’à 11h, car la route entre Paro et Thimphu (la capitale) est en travaux et elle n’est ouverte à la circulation que durant trois fenêtres d’une heure chaque jour.
Le Bhoutan est essentiellement une succession de vallées grossièrement orientées nord-sud. On voyage de vallée en vallée en passant des cols plus ou moins hauts.
Avant le départ, j’ai droit à une bénédiction par un moine bouddhiste. Il déclame quelques mantras, me remet de l’eau bénite au creux de la main pour que je m’en asperge, jette du riz aux quatre vents, promène des bâtonnets d’encens et me passe autour du cou une sorte de lacet dont Kinley me dit que je peux le garder aussi longtemps que je le souhaite. Si je souhaite m’en défaire, en revanche, il faut que je le jette dans une rivière — pour que son effet bénéfique se répande largement.
Nous nous mettons donc en route. Vers midi, nous sommes arrêtés car la route n’est pas encore ouverte. Elle ouvrira à 12h30. Les voitures patientent sagement ; les conducteurs discutent entre eux. Il y a deux autres voitures d'Aman Resorts dans la file d’attente, mais il s’agit de passagers tout juste sortis de l’avion et qui se rendent directement au “lodge” de Thimphu. À l’heure dite, la caravane se met en route et notre véritable périple commence.
Ce n’est pas 5 heures, mais 6 heures et demi que nous mettrons finalement. Dans un premier tronçon en direction de Thimphu, la route est complètement en travaux. Nous voyons surtout des Indiens à l’œuvre. Kinley m’explique que le gouvernement bhoutanais a passé un contrat de très longue haleine avec une société indienne, Dantak, pour créer ou remettre en état l’infrastructure routière du royaume. Il n’y a en effet pas de main d’œuvre qualifiée pour l’instant au Bhoutan, même si des instituts de formation ont été créés. Il y aurait en tout 17 000 Indiens au Bhoutan (qui compte 700 000 habitants). La société Dantak a créé ses propres écoles et ses propres hôpitaux compte tenu de la quantité de salariés qu’elle emploie. Les ouvrier indiens qui travaillent au Bhoutan gagnent apparemment mieux leur vie que dans leur pays. Comme Kinley me l’explique, “on reconnaît les Indiens au fait qu’ils se rapprochent instinctivement des cours d’eau”.
À beaucoup d’égards, l’Inde est le grand frère bienveillant du Bhoutan. L’Inde fournit au Bhoutan nombre de biens manufacturiers que le pays ne produit pas. Les citoyens indiens peuvent entrer et circuler librement au Bhoutan. Une partie des Bhoutanais comprend l’hindi. Les relations sont un peu moins chaleureuses avec le voisin du nord, le Tibet, même si des améliorations sont perceptibles. On ne peut exclure que la Chine ait un jour envie d’annexer ce petit pays comme elle l’a fait avec le Tibet, mais il faut espérer que la crainte de la réprobation internationale soit assez forte pour l’empêcher.
Un peu avant d’arriver sur Thimphu, nous obliquons vers Punakha. Le reste du voyage consiste à monter jusqu’à un col, le Dochu La, à 3050 mètres d’altitude, puis à redescendre jusqu’à 1300 mètres de l’autre côté. Juste avant le col, nous passons un “checkpoint” où il faut montrer un permis pour pouvoir poursuivre son chemin. La route est en meilleur état, mais elle n’est pas très large et il faut en permanence ralentir, voire s’arrêter sur le bas-côté, pour croiser le trafic qui vient en sens inverse. À deux reprises, nous voyons des camions qui ont basculé dans le bas-côté. Kinley m’explique que certains chauffeurs sont jeunes et inexpérimentés et qu’il leur arrive de commettre des imprudences.
Nous croisons une camionnette DHL. Ils sont vraiment partout.
Chincho, notre chauffeur, est un expert. Je me sens parfaitement en confiance… et je suis un peu soulagé de voir qu’aucune trace de mal de mer ne se manifeste alors que nous passons plus de 6 heures sur des routes en lacets plus ou moins accidentées. Je pense que la suspension du 4x4 Honda dans lequel nous voyageons y est aussi pour quelque chose.
Une autre raison pour laquelle je ne vois pas passer le temps est la remarquable variété de paysages que nous traversons, les différents types de végétation, les cultures en étage… et bien sûr les bâtiments dans ce style bhoutanais qui me fascine toujours autant. Il y a toujours quelque part un temple accroché à flanc de montagne, un “dzong”, un “stupa”, un “chorten”, un pont en bois ou une autre curiosité qui fait de chaque point de vue un paysage de carte postale.
Pour le déjeuner, nous pique-niquons dans le “Royal Botanical Garden”, fort paisible. (À gauche sur la photo : Chincho ; à droite : Kinley. Chincho a rabattu le haut de son “gho” autour de sa taille pour avoir moins chaud ; Kinley est dans un état intermédiaire.)
Nous passons le col du Dochu La et ses 108 “stupas”. Le nombre 108 a une signification précise dans le bouddhisme bhoutanais. Kinley mettra bien dix minutes à m’expliquer pourquoi.
Nous finissons par arriver à Punakha, où Kinley me montre les deux ou trois monuments que nous visiterons le lendemain. Nous passons le “dzong” local, un monument d’une majesté extraordinaire qui me met les larmes aux yeux. Au loin, Kinley pointe une bâtisse blanche : c’est une “ferme” appartenant à la princesse Ashi Pem Pem, qui le loue à Aman Resorts. Et c’est donc là que nous nous rendons.
L’arrivée à l’hôtel pourrait difficilement être plus pittoresque. On se gare sur la rive de la rivière locale, le Mo Chhu ; on traverse à pied un pont suspendu en bois couvert de drapeaux de prière ; puis on prend une sorte de chariot de golf qui monte un petit chemin en lacets jusqu’à la fameuse “ferme”, qui abrite les parties communes de l’hôtel : la salle à manger, les salons, etc. La vue sur la vallée environnante est exceptionnelle. Quelques bâtiments récents ont été ajoutés : ils abritent les 8 chambres/suites de l’hôtel, qui sont quasiment identiques à celles de Paro — si ce n’est qu’elles sont climatisées. Ce qui n’est pas luxueux car il fait nettement plus chaud à cette altitude.
Le soir, un groupe de villageois locaux fait une démonstration de danse dans la cour de la ferme, où deux grands brasiers ont été dressés. J’y déguste un menu typiquement bhoutanais dont je me régale, et qui inclut le fameux “thé au beurre”. Le curry de yak est de loin le meilleur plat ; la viande est très goûteuse. C’est malheureusement aussi le plat le plus épicé, même si le personnel m’assure que les recettes tentent de s’adapter aux estomacs étrangers. Les Bhoutanais, me dit l’un des serveurs, mangent du piment comme nous mangeons du brocoli. J’aimerais bien que mon estomac fasse aussi peu de différence.
Ce soir, ce sont des drapeaux de prière et un paquet de bâtonnets d’encens qui m’attendent sur mon lit en guise de cadeau.
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