Lundi 28 mai 2007
Agra – Delhi
Je me lève à 5h puisque, ce matin, nous retournons visiter le Taj Mahal “au lever du soleil”. L’expression est un peu exagérée car, en cette saison, le soleil se lève un bon quart d’heure avant l’ouverture du monument au public, à 6h. Je retrouve mon guide “AK” et le petit chariot de golf de l’hôtel pour rejoindre la porte est. Il y a quelques autres touristes, occidentaux pour la plupart, qui attendent l’ouverture des portes.
À l’heure dite, nous pénétrons dans l’enceinte du Taj Mahal. Curieusement, la porte ouest n’est pas encore ouverte ; nous n’avons du coup que très peu de concurrence… et nous sommes quasiment les premiers à entrer dans le jardin du monument lui-même. Même si l’effet “soleil levant” est perdu, le plaisir d’être seul devant le Taj Mahal est, lui, assez indescriptible.
C’est le moment idéal pour faire l’une de ces fameuses photos dans lesquelles on voit le mausolée se refléter dans les canaux qui parcourent le jardin. Ma présence a l’air d’agacer une autre visiteuse, américaine me semble-t-il, qui a piqué un sprint pour entrer et qui a l’air de penser que je fais exprès d’être là où elle veut faire ses photos. Tant pis pour elle ; son mari a l’air de la trouver un peu maniaque (il a raison).
AK me dit de prendre mon temps pour me promener et m’indique le point où il m’attendra. Il me conseille de ne pas trop m’approcher des singes, car ils peuvent être agressifs. Comme la veille, il me remet des poches en tissu pour recouvrir mes chaussures, de sorte que je n’aie pas à me déchausser à l’entrée du tombeau. “Certains viennent ici avec des chaussures un peu anciennes et repartent avec des chaussures toutes neuves,” me dit-il. J’avoue que l’idée de laisser mes chaussures à l’entrée de la mosquée de Delhi m’avait un peu rendu nerveux, d’autant que la plupart des autres visiteurs prenaient leurs chaussures à la main. Mais j’avais compris à la fin de la visite que mon guide, Piyushi, avait chargé l’un des vendeurs de les surveiller moyennant une petite obole.
Je passe une bonne heure à me promener autour du bâtiment. À l’intérieur, c’est saisissant : la double coupole qui couronne le bâtiment (pour des raisons thermiques) est à l’origine d’un effet d’écho que les visiteurs se plaisent à expérimenter. Mais lorsqu’il n’y a personne, c’est toute une atmosphère étonnante qui naît des courants d’air qui traversent la pièce. Je reste un moment, fasciné par autant de richesse sonore.
Je m’intéresse un peu plus que la veille aux deux constructions parfaitement symétriques qui entourent le mausolée : à gauche, une mosquée ; à droite, un bâtiment sans usage, construit uniquement pour garantir la symétrie. La porte par laquelle on pénètre dans le jardin du Taj Mahal est elle-même remarquablement majestueuse.
De loin, je suis un singe apparemment en mauvais termes avec un oiseau qui semble prendre plaisir à lui rendre la vie impossible. Petit à petit, les visiteurs arrivent en nombre plus important. J’en ai plein les yeux… et plein l’appareil photo. Je dis à AK que nous pouvons partir.
De retour à l’hôtel, je reprends une douche (même à 7h du matin, la chaleur me fait transpirer) et je vais prendre mon petit-déjeuner, assis face au magnifique jardin. Un employé sillonne le jardin en agitant un grand drapeau rouge. Lorsqu’il passe à proximité, je vois qu’un oiseau barré d’un trait est représenté sur le drapeau : il s’agit donc de l’employé chargé de faire fuir les oiseaux. À la table d’à côté, deux dames d’un certain âge sont en train de mettre la patience des serveurs à rude épreuve : “je veux de l’eau fraîche, mais mon amie veut de l’eau à température ambiante” ; “avec deux verres pour moi et un pour elle” ; “non, ne versez pas le lait, laissez-moi le pot” ; “mais pourquoi n’y a-t-il pas de raisins secs dans mon pudding ?” ; “ça fait au moins sept minutes que j’ai commandé et rien n’est arrivé” ; “non, pas en jus, le melon” ; “finalement, je préfère du thé” (alors que le café vient d’arriver, bien sûr), etc. Il y a des cas où le meurtre de vieille dame par strangulation violente devrait être toléré.
Puis je retourne dans ma chambre pour y passer calmement le reste de la matinée, assis face au Taj Mahal, pour rattraper mon retard d’e-mail et publier les dernières pages de mon journal de voyage.
À 14h, comme prévu, je rejoins mon chauffeur pour le retour vers Delhi. J’ai pris soin de mettre un polo à manches longues, histoire de ne pas me geler autant qu’à aller — la voiture n’est pas climatisée, elle est réfrigérée. Je suis sûr que nous pourrions transporter une cargaison de yaourts sans rompre la chaîne du froid. Le trajet est sans surprise ; je m’assoupis un peu par moments. L’arrivée dans Delhi est plus mouvementée, et j’ai droit à une démonstration assez saisissante de conduite en environnement instable de la part de mon chauffeur. Aux Jeux Olympiques, ça s’appellerait du slalom routier entre obstacles mouvants : on se trouve rarement plus de cinq secondes dans la même file ; la capacité à se faufiler à peu près n’importe où est déterminante… et il faut exercer une vigilance particulièrement soutenue pour ne pas subir les fréquentes embardées latérales des autres véhicules. Autre caractéristique : c’est de la conduite au Klaxon.
Mon chauffeur me demande l’autorisation de faire un petit détour pour accomplir une course personnelle. Je lui dis oui, bien sûr… ce qui va me permettre de traverser un quartier de Delhi que je n’aurais certainement pas vu autrement. Un peu comme dans les vieilles rues du Delhi ancien, les maisons ont l’air à moitié construites… ou à moitié démolies, au choix. Sauf que ce quartier n’a pas l’air ancien du tout. Chaque “immeuble” est à une distance différente de la chaussée. Il y a une jungle d’enseignes un peu partout, de préférence bancales. Et, surtout, l’enchevêtrement incroyable des fils électriques (et téléphoniques ?) fait que toute circulation d’électrons semble relever du miracle. Tout comme la circulation automobile, d’ailleurs, compte tenu du joyeux capharnaüm qui anime la rue. On dirait un peu Beyrouth après les bombardements.
Vers 18h30, nous finissons par arriver à l’hôtel Hyatt, où il est prévu que je “tue le temps” pendant trois heures en attendant de rejoindre l’aéroport, puisque mon vol de retour décolle après minuit. L’hôtel est un gigantesque bloc de béton. Bien qu’il fasse encore très chaud, je suis tellement frigorifié que je m’installe au bord de la piscine pour déguster un café. Je suis un peu trop couvert, mais j’en suis au point, inhabituel pour moi, où “un peu trop chaud” est bien plus agréable que “un peu trop frais”. Un employé se promène avec une machine qui répand de gros nuages de fumée. Je ne sais pas très bien à quoi ça sert, mais j’en prends plein la figure. Le serveur me propose de m’apporter le “check” et non le “bill”, ce qui prouve que nous sommes dans une enclave de culture américaine malgré le passé britannique du pays.
Un type m’aborde : c’est un Australien qui vit à Londres et travaille comme “Production Manager” dans le milieu du théâtre. J’ai vu plusieurs des spectacles sur lesquels il a travaillé. Il me dit qu’il passe souvent ses week-ends à Paris. Je lui dis que je passe souvent les miens à Londres. Je lui donne ma carte.
Je vais ensuite dîner au “Café” de l’hôtel. C’est un grand buffet, avec beaucoup de choix : je me régale.
Je retrouve enfin un représentant de mon agence dans le hall de l’hôtel pour mon transfert vers l’aéroport. Une fois dans l’aérogare, il va directement au début de la longue file de voyageurs qui attendent pour passer leurs bagages enregistrés aux rayons X. Les employés se précipitent pour le servir. J’imagine que c’est parce qu’il porte la chemise bleue et la cravate jaune qu’ont tous les employés de l’agence. Enregistrement sans histoire ; je vais patienter dans ce qui sert de salon à Air France — encore un endroit trop climatisé. Vers 23h, des hôtesses viennent “privatiser” une partie du salon en mettant des panonceaux “réservé British Airways”. Pas de chance : j’y suis ; j’y reste. Elles ne cherchent d’ailleurs pas à me chasser.
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