Jeudi 7 août 2008
Buenos Aires
L’avantage des longs vols, c’est qu’on peut y dormir vraiment, contrairement aux vols vers la côte est des États-Unis, où l’on a à peine le temps de somnoler trois heures avant que les préparatifs pour l’atterrissage ne commencent. C’est donc après une bonne nuit de sommeil que l’on nous sert le petit-déjeuner et que notre Boeing 777 commence sa descente vers l’aéroport international d’Ezeiza (dont le nom pourrait être un exercice de prononciation pour non-hispanophones), le fameux code EZE qui me faisait rêver depuis quelques années. Le pilote nous annonce la bonne nouvelle : la température extérieure est de un degré. Je suis venu chercher la fraîcheur ; il semble que je l’aie trouvée !
Le passage de l’immigration se fait en deux minutes ; les bagages ne se font pas trop attendre ; il faut faire un tout petit peu la queue à la douane car tous les bagages sont passés aux rayons X. Comme prévu, je vois mon nom affiché dans une zone intermédiaire entre la douane et la sortie et, en trois minutes, je suis pris en charge par le chauffeur du Park Hyatt. La ville est recouverte de brume en cette heure matinale et c’est un paysage assez martien que je découvre de la vitre pendant le trajet vers l’hôtel. Pendant un bref moment, il me semble voir la silhouette d’un homme affairé dans une décharge : je repense au film Amores Perros (qui, vérification faite, se passe à Mexico City et non à Buenos Aires).
Le Park Hyatt Palacio Duhau est installé dans un hôtel particulier qui pourrait être tout droit sorti du 16ème arrondissement de Paris. Un deuxième bâtiment, contemporain, a été construit, séparé du “palais” par un jardin verdoyant. Ma chambre, au cinquième étage du bâtiment contemporain, a une vue imprenable sur l’hôtel particulier — c’est la photo qu’utilise l’hôtel pour sa promotion. Ma chambre est prête ; j’avais réservé la nuit précédente par sécurité. J’y trouve, outre les mots de bienvenue habituels et quelques fruits, l’itinéraire détaillé de mon voyage — qui doit bien faire 150 pages — et un nécessaire à “mate”, une sorte d’infusion locale dont les règles de préparation m’ont l’air bien compliquées.
Je commence ma journée par une visite à la piscine de l’hôtel, une magnifique petite piscine souterraine dotée d’un éclairage répliquant la lumière du jour. L’époque à laquelle je nageais un kilomètre sans m’arrêter est décidément bien lointaine. Je me console dans le jacuzzi, où je passe un long moment exquis. L’inventeur du jacuzzi mérite au minimum un Prix Nobel.
Je décide ensuite d’aller prendre une collation au restaurant Gioia, qui propose deux succulents buffets, l’un, d’antipasti, l’autre, de desserts. Je suis brièvement perturbé parce que les menus qu’on me montre affichent les prix en pesos argentins et non en dollars américains comme tout ce que j’ai pu consulter à l’hôtel jusqu’à présent (un dollar américain = trois pesos argentins ; les deux monnaies utilisent le symbole “$”). Je mets le nez dehors : la température tourne maintenant autour de 18–20 degrés. Une température idéale pour se promener. Comme dans tous les pays chauds lorsque la température redevient humaine, les gens portent anoraks, écharpes, manteaux de fourrure,…
À 14h, comme prévu, ma guide, Nuni, me fait prévenir qu’elle est arrivée. Je la rejoins et nous partons pour notre première demi-journée d’exploration de Buenos Aires.
Notre première étape est celle qui m’excite le plus, puisque nous nous dirigeons vers le mythique Teatro Colón, considéré comme l’un des plus beaux théâtres d’opéra du monde, notamment en raison de son excellente acoustique. Le Colón est actuellement fermé au public pour cause de travaux de rénovation, mais on peut toujours s’arranger : un membre de l’administration du théâtre va nous faire visiter le foyer, les galeries, le musée, la terrasse… et même, bonus non prévu, la cage de scène (que nous verrons depuis la scène et depuis les cintres). Seule la salle est vraiment inaccessible à cause des travaux.
Notre hôte ne parle pas anglais. Nuni se propose de traduire, mais je me rends compte que je comprends sans trop de difficultés ce qu’il dit, surtout au début lorsqu’il se force à parler lentement. Il faut simplement s’habituer aux particularités de la prononciation argentine : “y” et “ll” sont prononcées comme un “j” français (le mois de mai [mayo] se prononce donc comme le début de “majorette” et non comme le début de “mayonnaise”) ; et un “s” qui précède une consonne se transforme en “jota” espagnole (“Tosca” se prononce donc comme si le mot s’écrivait “Tojca”). Nuni m’avoue qu’elle préfère la prononciation espagnole, mais qu’il vaut mieux éviter parce que ça fait “populaire”. Un peu plus tard, je me rendrai compte de deux autres différences : “tienes” perd sa diphtongue pourtant si charmante pour devenir “tenes” et “vos” remplace “tu” comme pronom de la deuxième personne du singulier (ce qui n’affecte pas la conjugaison).
Le Teatro Colón fête son centenaire cette année et il était normalement prévu qu’il rouvre pour l’occasion. Mais les intrigues politiques ont succédé aux difficultés financières et il semble que les travaux aient à peine commencé, alors que le théâtre est fermé depuis deux ans déjà. La réouverture est maintenant prévue pour 2010. Se promener dans le théâtre presque complètement abandonné est une expérience d’une intensité difficile à décrire. Dorures, parquets, stucs, fresques, bustes, vitraux… les signes de l’opulence passée sont partout ; le mauvais entretien est évident. Il ne semble pas garanti que tout puisse être restauré dans de bonnes conditions.
Dans le petit musée, on peut admirer des photographies de productions passées (toutes plus somptueuses les unes que les autres), ainsi qu’un grand nombre de costumes, accessoires, éléments de décor… pour la plupart instantanément reconnaissables. Le manteau de Philippe II créé pour une production de Don Carlo est une pure merveille. Tous les décors, costumes, accessoires, perruques… sont créés dans les ateliers du théâtre.
Nous finissons notre excursion sur le toit du théâtre, où Nuni, curieusement, n’était jamais allée. La vue sur la ville environnante, et notamment la fameuse Avenue du 9 juillet, est imprenable. Je repars avec un cadeau (un “live” des Nozze di Figaro de 1970 avec Tom Krause, Gundula Janowitz et Teresa Berganza) et des souvenirs pleins la tête.
Notre itinéraire nous mène ensuite vers la Plaza de Mayo où, coup de chance, les “Madres de Mayo” sont en train de manifester, comme tous les jeudis. Je dis à Nuni qu’il me semble qu’on les appelle aussi “Locas de Mayo”, mais ça ne lui dit rien (une recherche Internet semble me donner raison). Nuni m’explique que, ces temps-ci, les sujets de manifestation sont souvent curieux, quand ils ne mettent pas mal à l’aise (si je comprends bien, les “Madres de Mayo” se sont réjouies au lendemain du 11 septembre).
À une extrémité de la place, la fameuse Casa Rosada, au style hétéroclite (la façade a été construite en plusieurs fois à des époques différentes). Comme tous les touristes (et sans doute plus encore comme tous les amateurs de comédie musicale), je photographie le fameux balcon d’où Perón et Evita haranguaient la foule. À l’autre bout de la place, la cathédrale abrite la tombe du général José de San Martín, l’un des “libérateurs” de l’Argentine (et d’autres pays), mort curieusement à Boulogne-sur-mer.
Nuni m’explique que l’avenue de Mayo sépare la ville en deux parties bien distinctes. Au sud, le quartier de San Telmo ressemble à l’image typique de la ville sud-américaine. On peut aussi avoir l’impression d’être en Italie ou en Espagne. C’était historiquement le quartier riche de Buenos Aires, et c’est la raison pour laquelle on y trouve beaucoup d’églises. La maison-type de San Telmo est désignée sous le nom charmant de “casa chorizo” en raison de la forme de son plan.
Vers 1870, une épidémie de fièvre jaune décime le quartier de San Telmo. Les riches habitants se réfugient à la campagne, puis se construisent de nouvelles maisons dans les quartiers du nord de l’avenue de Mayo : le Retiro et la Recoleta. Comme c’est le style français qui est en vogue, la plupart de ces bâtiments nouveaux vont être construits sur le modèle de l’architecture bourgeoise parisienne que nous connaissons si bien… et qui fait que ces quartiers du Retiro et de la Recoleta (à commencer par mon hôtel) font furieusement penser à Paris. Pendant ce temps, les maisons de San Telmo sont louées à des familles pauvres.
Nous allons ensuite visiter le quartier de La Boca, qui fut historiquement le premier port de Buenos Aires, où arrivèrent et s’installèrent notamment de nombreux immigrants italiens. Le quartier s’est beaucoup appauvri au tournant du 20ème siècle, lorsque le port a dû être déplacé à Puerto Madero. De nombreuses façades du quartier sont en tôle ondulée et sont peintes de couleurs vives, dans certains cas des restes de peintures de bateau.
Les habitants du quartier vouent une sorte de culte à un peintre, Benito Quinquela Martín, qui a inspiré beaucoup de vocations artistiques plus ou moins réussies. C’est un des héros locaux avec Evita et Maradona. Il reste à La Boca l’un des rares ponts transbordeurs encore existants.
Pour nous rendre ensuite dans le quartier de Puerto Madero, nous traversons de véritables bidonvilles, apparus pour une bonne partie lors de la crise économique de 2001, où le chômage avait officiellement atteint 24%. Nuni m’explique qu’une partie des habitants de ces bidonvilles pourraient sans doute trouver du travail aujourd’hui, mais ils se seraient installés dans une forme de confort, encouragés par certains partis politiques qui n’auraient pas hésité à les y encourager, notamment en fournissant des matériaux de construction comme des briques, en échange de leurs votes aux élections.
Le quartier de Puerto Madero est le miracle récent de Buenos Aires. Utilisé comme port avant la création du Puerto Nuevo, le quartier de Puerto Madero et ses bâtiments en briques anglaises (ramenées par les bateaux qui les utilisaient comme lest) fut longtemps abandonné. Mais le quartier connaît un boom sans précédent depuis quelques années. Les bâtiments nouveaux s’y sont multipliés et les chantiers en cours sont encore nombreux. Un hôtel Hilton fait partie des toutes premières constructions récentes du quartier. Un autre hôtel très tendance, l’hôtel Faena, décoré par Philippe Starck, n’est pas loin. Nuni me dit qu’elle est éberluée d’avoir vu ce quartier sortir de terre comme un champignon depuis cinq ans, même si le rythme semble ralentir légèrement. Les docks sont aménagés en promenades très chics avec restaurants haut de gamme et commerces en tout genre. Un superbe pont piéton a été conçu par Santiago Calatrava.
Nous revenons doucement vers l’hôtel. Au passage, Nuni me montre un magasin visiblement fermé depuis des lustres : il porte l’enseigne Harrods ! Buenos Aires est la seule ville où le grand magasin anglais ait jamais eu l’idée de s’installer (en 1912).
De retour à l’hôtel, je me prépare pour ma sortie du soir, un spectacle de tango. Je l’avais initialement supprimé de mon programme mais je me suis dit qu’il serait quand même dommage d’être passé par Buenos Aires sans voir un peu de tango. C’est précisément à l’hôtel Faena que l’on m’emmène, dans un cabaret dénommé Rojo Tango. Après un dîner assez correct, le spectacle commence… et je doit reconnaître y avoir pris un certain plaisir. Ce n’est, heureusement, pas le tango “danse de salon” que l’on nous sert, mais une sorte de rétrospective de l’évolution stylistique du tango depuis l’époque où il était dansé dans les maisons closes entre les prostituées et leurs clients jusqu’à l’époque actuelle, plus libre, plus ouverte. Le tango se joue, se chante ou se danse… ou bien les trois à la fois. Joli spectacle dans l’ensemble : les jambes virevoltent dans tous les sens ; le bandonéon se déchaîne ; l’accord entre les danseurs et la musique est remarquable. Et, agréable surprise, pas une seule fois les têtes ne se raidissent comme dans la version bon marché que l’on nous sert à toutes les sauces.
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